URGENCE D'UNE RÉVOLUTION HUMAINE...
Nouvelle

25.06.08

Quelques questions à messieurs Bouchard-Taylor

Nous estimons que les solutions proposées dans le rapport Bouchard-Taylor s’attaquent aux effets plutôt qu’à la source des problèmes des accommodements religieux qui avaient obligé le gouvernement Charest à mettre sur pied la commission que nos deux sages ont présidée. C’est pourquoi nous aimerions poser à ces messieurs quelques questions qui font ressortir les liens étroits entre leur rapport et le nouveau programme Éthique et culture religieuse.


Alors que 78,2% des demandes d’accommodement sont liées à la diversité religieuse et uniquement 1,9% sont liés à la diversité ethnoculturelle, pourquoi est-ce que votre rapport s’évertue à minimiser le problème des accommodements religieux et à accuser en quelque sorte le manque d’ouverture des Québécois face aux différences culturelles? Pourtant, c’était l’augmentation du nombre des accommodements religieux qui étaient au cœur des inquiétudes du peuple québécois, et avec raison, puisque le laisser-faire actuel conduit à davantage de dissensions.


Vous avancez dans votre rapport que la liberté de conscience ne peut être dissociée de la liberté de religion. Est-ce que cette liberté de conscience donne le droit d’enseigner n’importe quoi, à n’importe qui? Absolument pas! Un enfant s’appartient et il a des droits. Ni les parents, ni les enseignants, ni les clergés n’ont le droit de lui enseigner comme des vérités absolues des conceptions du monde et de la vie d’un autre âge qui sont contredites aujourd’hui par l’expérience, la philosophie et la science. Ils n’ont surtout pas le droit de lui faire croire que sa « damnation » ou son « salut éternel » dépend de son adhésion ou non aux dogmes d’une religion quelconque. Est-ce que vous croyez vraiment, messieurs Bouchard et Taylor, que cet enfant devenu adulte dispose d’une réelle liberté de conscience après un tel endoctrinement? Pourtant, endoctriner très tôt les enfants n’est-ce pas ce que toutes les religions ont fait tout au long de l’histoire? Est-ce ainsi qu’on forme des « esprits libres » comme le souhaite la ministre de l’Éducation Michelle Courchesne? Est-ce ainsi que l’on développe « l’autonomie individuelle et l’exercice du jugement critique » comme vous le préconisez?


Si certains « choix religieux » sont vécus dans la réalité comme « non facultatifs », comme vous le dites si bien, ne serait-ce pas dû, messieurs, au fait qu’on conditionne des enfants encore incapables d’une pensée réflexive et critique à croire en l’existence de vérités absolues révélées par un Dieu dont dépend leur félicité ou leur supplice éternel? N’est-ce pas en agissant ainsi que l’on fabrique des fanatiques et des intégristes de tout acabit qui tuent et qui meurent convaincus de mériter cette béatitude éternelle qu’on leur a promise enfants? La liberté de religion ne donne pas davantage le droit de violer la conscience d’un enfant que la liberté de conscience. Vous ne pouvez pas ignorer, messieurs, que les « convictions profondes » des adultes en matière religieuse découlent principalement d’un endoctrinement en bas âge que les religions ont toujours privilégié au détriment d’une pensée critique.


Selon messieurs Bouchard et Taylor, notre société est suffisamment divisée à l’heure présente. Les Québécois doivent employer à réduire les fractures et les tensions plutôt que les accentuer. Le temps est au compromis, à la négociation d’équilibre, nous disent-ils. Comment fait-on, messieurs, pour négocier avec des groupes religieux dont chacun possède une vérité absolue différente et en plus non négociable parce que révélée par leur Dieu et dont le respect leur ouvrent les portes du paradis, et le non respect les portes de l’enfer? N’est-ce pas demander l’impossible? Vous savez sûrement que les Églises chrétiennes, qui ont toutes le même Dieu, n’ont même pas réussi à s’unir huit décennies après la naissance du mouvement œcuménique. En somme, vous demandez aux Québécois encore une fois de plier l’échine plutôt que de sommer les religions de cesser d’endoctriner des enfants dans des conceptions du monde et de la vie qui ne tiennent plus la route et qui ne font que les diviser.


On a l’impression, messieurs, en lisant votre rapport que les « raisons profondes », les « convictions de conscience », ou les « convictions profondes » d’une personne sont l’équivalent de « vérités absolues » qu’on ne doit jamais sous aucun prétexte remettre en question peu importe leurs fondements. Pourtant, les partisans d’Hitler, de Mussolini, de Staline et de Mao avaient tous des « convictions profondes » comme les fanatiques et les intégristes de tout acabit d’ailleurs. Si les philosophes et les scientifiques n’avaient pas remis systématiquement en questions les « convictions profondes » de leurs concitoyens, souvent au prix de leur vie, où en serions-nous aujourd’hui?


Vous avancez, messieurs, que l’État laïc doit adopter « une attitude de neutralité envers les religions, mais aussi envers les différentes conceptions philosophiques qui se présentent comme les équivalents séculiers des religions ». J’ai de la difficulté à croire qu’un historien-sociologue et un philosophe aient pu avancer une telle énormité en 2008. Comment peut-on affirmer que les conceptions imaginaires que certaines personnes ont construites de la réalité, de la vie, d’eux-mêmes, de la société et de l’environnement au début de l’aventure humaine sont équivalentes aux conceptions philosophiques fondées sur la raison et l’apport sans cesse grandissant de l’histoire et des sciences? N’est-ce pas disqualifier le travail de tous les philosophes et les scientifiques et jeter le discrédit sur leur immense contribution au progrès humain?


Une dernière question messieurs. Tout au long de votre rapport, vous faites grand cas de ces deux valeurs fondamentales des Québécois que sont la langue et l’égalité hommes-femmes. Expliquez-moi alors pourquoi vous n’avez pas mis en demeure les grandes religions monothéistes, reconnues depuis toujours pour leur sexisme et leur paternalisme, de traiter enfin les femmes comme des membres à part entière de l’espèce humaine comme l’exige la Charte québécoise des droits et libertés de la personne? Est-ce par manque de courage ou à cause de vos « convictions profondes »?
Dans notre dernier article, nous proposerons au peuple québécois des défis à la hauteur de ses potentialités, de ses problèmes et de ses espoirs.

 

Gaston Marcotte
Professeur associé
Département d’éducation physique
Faculté des sciences de l’éducation, Université Laval
Président-fondateur du Mouvement Humanisation

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Dernière mise à jour le 19.09.2008